Les immensités sentimentales et autres nouvelles

Les immensités sentimentales

Jeudi 14 juillet 1966

Eh bien. Me voilà avec un journal intime. Un homme de trente et un ans avec un journal intime. Ça frôle le ridicule, mais non. C’est Emma qui me l’a conseillé, qui me l’a donné. Emma n’est pas ridicule. Emma est tout le contraire. Elle est un ange descendu du ciel pour me sauver. D’ailleurs, c’est à l’église que je l’ai rencontrée, ou plutôt que je l’ai vue pour la première fois. La lumière frappait son cou qui sortait d’un col blanc, rabattu. Ses cheveux laissaient voir à peine le bout de ses oreilles. J’admirai longuement ses mèches frivoles caresser sa nuque délicate, lorsque la prière me ramena à l’ordre. Jamais je n’aurais cru qu’elle répondrait à ma lettre. Il semble qu’elle soit aussi malheureuse que moi de son mariage. Emma ce n’est pas ma femme, parce que ma vie n’est pas une belle histoire où le bien triomphe du mal. Ma vie c’est un journal intime où saignent mes pensées noires de suicide, mes rêves détruits et inachevés, ma dépression indélébile. Moi, je suis marié à un monstre qui pourrait tuer Méduse si elle le voyait. Un monstre qui aurait pu servir de bombe puante pour la guerre. Vous n’auriez aucune difficulté à croire les théories de Darwin sur l’évolution si vous voyiez ma femme. Et ce n’est pas tout! Elle ne peut même pas avoir d’enfants! La preuve qu’elle n’est pas une vraie femme. Et alors, on doit exterminer ces sales bêtes, pas en reproduire. Comment ai-je pu la marier? Je n’ai jamais voulu me marier. Mes parents ne voulaient pas que je vive dans le péché, que je finisse vieux garçon. Déjà que j’atteignais vingt-six ans, ça devenait effrayant. J’étais le seul célibataire de mon village qui ne s’était pas donné en entier à la religion ou à une femme. Mon avenir s’annonçait sombre. « Dieu existe et Dieu veut que tu te maries! » Si Dieu existe vraiment, il ne ferait pas de femmes aussi laides que la mienne. Vivement dimanche prochain où je reverrai ma seule raison de vivre.

Lettre pour M. ***

13 juillet 1966

Cher M. ***,

Veuillez excuser le retard de cette réponse. J’ai été troublée par votre lettre où vous m’avez avoué avoir des sentiments pour moi, une jeune femme mariée avec un homme si respectable. J’y ai tout de même trouvé une occasion pour me vider le cœur, tout comme vous l’avez fait au sujet de votre femme. Sachez mon brave que je ne suis guère plus heureuse à l’intérieur de mon mariage. J’ai un mari distant qui ne me montre aucune trace d’amour, sauf lorsque nous sommes en public, mais encore, il peut seulement me prendre par la taille, d’une main molle et réticente. Je m’endors chaque nuit au son de mes sanglots, dans l’espoir qu’il me respecte en tant que sa femme. J’ai un cœur lourd d’émotions et d’amour à donner, peut-être y trouverez-vous un peu d’amour pour vous combler. Même si je semble vous ignorer à l’église, n’oubliez pas que nous avons une réputation bien établie dans le village. Je correspondrai donc avec vous par le biais de lettres seulement. Pour éviter toutes surprises, je vous demande de déposer vos lettres sous la galerie de la clinique de mon mari, lors de vos rendez-vous. Je sais que vous le rencontrez au sujet de votre dépression. J’essaierai de vous répondre rapidement. En attendant, veuillez accepter d’écrire dans ce journal intime. Il peut vous paraître inutile, mais je crois que cela pourrait vous aider. Vous vous sentirez plus léger si vous écrivez vos pensées qui pèsent sur votre conscience. J’en utilise un également.

Au plaisir de vous revoir à la messe,

Emma

Vendredi 15 juillet 1966

 J’ai toujours eu un talent pour l’écriture. Du moins, je me démarque parmi les habitants du coin. Je suis un homme bien éduqué. C’est bien une des rares chances que j’ai eue dans la vie. Mon ami a fait les mêmes études que moi. Nous sommes tous les deux journalistes. Lui, il a décroché un emploi dans la grande ville. J’y suis allé avant de me marier. C’est hallucinant! La ville, il n’y a que ça pour vous faire rêver, avec ses lumières, ses panneaux, ses magasins. C’est vivant! Si ce n’était pas de mes parents, j’irais bien vivre en ville. J’y serais sûrement beaucoup plus libre. Je parie qu’Emma a été élevée dans la grande ville. Ça se voit à la façon qu’elle compose. Elle doit avoir eu une belle éducation elle aussi. Elle a dû apprendre la danse, la géographie, le dessin, la tapisserie, le piano... Emma c’est un bel esprit. C’est une demoiselle de ville, sans aucun doute! C’est la femme qu’il me faut. Disons la femme qu’il me fallait. Heureusement que nous avons maintenant une liaison. J’aimerais tant pouvoir lui parler plutôt que de discuter avec son mari dans son cabinet. Je suppose qu’elle est dans la pièce juste à côté. Elle doit faire la cuisine. Elle doit avoir tant de talent dans la cuisine. Son mari est infâme. Comment peut-il ne pas respecter une femme si charmante qu’elle? Il ne doit même pas remarquer toutes les attentions qu’elle lui porte. Il ne la mérite pas.

Dimanche 17 juillet 1966

Je ne serai jamais un mauvais chrétien, car j’irai toujours à la messe, jusqu’à ma mort. Dieu doit être juste et bon s’il a fait une femme comme Emma. Je n’aurai jamais assez de la voir dans sa robe bleue à volants, de voir ses cheveux d’un noir ébène remontés en un lourd chignon abondant, de voir ses mignonnes joues rosées, comme l’aube du matin qui se lève sur son visage et qui se couche au creux de sa gorge. Oui, Dieu existe. Je le crois maintenant, car cette femme ose m’adresser la parole à moi, un homme malheureux, un homme fou d’amour qui tend les bras dans sa direction, comme Jésus sur la croix. Je suis désormais son esclave, mais qu’il est doux d’être l’esclave d’un ange pareil à celui-ci! Si seulement je pouvais me débarrasser de cette Pilate. C’est un martyr que d’être son mari. Ce fut le plus ardu des pèlerinages que de marcher à ses côtés dans l’allée de l’église. Tout d’abord, je fus condamné à me marier, sous l’ordre insistant et irrévocable de mon père. On m’a chargé du fardeau de lui demander sa main. Je suis tombé sous le choc lorsque j’ai vu sa personne. Puis son père m’est apparu, imposant et protecteur. Il m’a aidé à faire ma demande, puisque les mots me manquaient. Il m’a passé un mouchoir pour que je m’éponge le front. J’ai trébuché en essayant de m’agenouiller. Ma grosse femme s’est mise à pleurer. J’ai trébuché en marchant dans l’allée le grand jour. Ensuite, ce fut notre nuit de noces. Je suis resté cloué au lit en feignant une grippe. Elle a tué mes rêves d’avoir une progéniture. Mon cœur est mort lorsqu’elle m’a dit oui. Ma mère n’aura que le pâle souvenir du jeune homme fringant de ma jeunesse. Et moi, je n’attendais que mon tombeau. Mais ma résurrection est arrivée.  

Lettre pour M. ***

17 juillet 1966

Cher M. ***,

Quel plaisir ce fut de vous apercevoir dans les bancs de l’église! Vous avez une allure à faire rougir la jeune femme que je suis. Votre lettre précédente m’a touchée énormément! Vous avez deviné juste lorsque vous parliez des attentions que mon mari ne remarque point. En effet, j’essaie de lui faire plaisir et de lui plaire, mais rien n’y fait. Il est décidé à m’ignorer. Même si je lui cuisine son plat favori, il ne fait que le dévorer et ne me montre aucune gratitude. Je sais que je n’ai pas beaucoup de talent en tant que femme au foyer et que je suis maladroite dans les corvées, mais pourquoi se marier si l’on n’aime point l’autre en retour? C’est malheureux que les hommes se fassent forcer la main par l’Église. Il doit être plus aisé de vivre dans la grande ville, n’est-ce pas? J’aime tant quand vous me parlez de votre métier! Mon mari ne me dit jamais ce qu’il fait, sauf lorsque j’ose lui poser quelques questions. Malgré tout, il grogne plus qu’il m’adresse la parole. Pourquoi suis-je victime de cet animal?  Au plaisir de lire votre prochaine lettre,

Emma

Lundi 18 juillet 1966

En ville, ça bouge de tous les côtés. Depuis l’ouverture du pont Champlain, de la Place des Arts, de la place Ville-Marie, la population se multiplie chaque jour. On annonce même l’ouverture d’un métro. « Voyager sous la terre à une vitesse éclair! » L’homme est-il vraiment capable de créer une telle machine? On dit que les femmes commencent même à travailler de plus en plus. Ici, nous avons à peine l’électricité. Seuls les gens plus aisés peuvent se le permettre. J’en fais partie fort heureusement. Ma grosse femme, elle, ne fait rien de ses journées. Quelques corvées ménagères et des commissions je suppose. Je ne remarque rien, tout me semble toujours si malpropre. Elle n’a pas d’enfants, elle n’a donc rien d’autre à faire que de me suivre partout. Son père ne m’a rien donné en retour à notre mariage. On croirait qu’il gâterait un peu sa fille, mais il croit que c’est à moi de le faire. Je n’ai pas assez d’argent pour ses dépenses inutiles et trop luxueuses. Elle s’achète tant de produits en espérant devenir jolie. Emma, c’est une beauté naturelle. Elle a une bonne âme, c’est logique. Celle de ma femme doit être pourrie.

Mardi 19 juillet 1966

Que c’est malheureux d’être le seul enfant dans une famille! En fait, j’avais trois frères beaucoup plus âgés que moi. Ils sont tous allés à la guerre et ils sont tous restés au champ de bataille, parsemés ici et là. Ma mère n’a jamais réussi à avoir d’enfants après moi. Le médecin dit qu’il s’agit d’un traumatisme causé par la mort d’un être proche. Le curé croit que Dieu m’a choisi comme élu dans ma famille. Je dois veiller sur mes parents jusqu’à leur mort. J’ai le sort de notre famille et notre descendance entre les mains. Ça en fait beaucoup pour un seul homme. Le pire dans cette histoire, c’est qu’ils n’auront même pas de petits-enfants. Mais le mariage est plus important. On ne peut se divorcer. Ils se sont résignés à l’idée que Dieu avait d’autres plans pour eux. Et moi? Quels sont les plans de Dieu pour moi? N’ai-je pas droit à l’erreur? N’ai-je pas le droit de recommencer à zéro? Pourquoi suis-je obligé de rester ici, dans ce village perdu et retardé? J’avais un avenir brillant devant moi! « Je deviendrai journaliste, je voyagerai à travers le monde et je ferai plusieurs conquêtes! Il y aura un peu de moi dans chaque pays! » Pourquoi en suis-je réduit à cette vie misérable et sans but? Emma, que ferais-je sans elle?

Lettre pour M. ***

19 juillet 1966

Cher ami,

Si ce n’était de votre première lettre, peut-être serais-je moi-même au bord de la dépression. Il y a en effet de bonnes raisons de l’être, lorsque vous n’êtes pas aimée à votre juste valeur. Mon mariage ressemble étrangement au vôtre. Vous le constaterez vous-même, en lisant les quelques lignes qui suivent.

Contrairement à ce que vous croyez, je ne viens pas de la grande ville et je n’ai pas reçu une grande éducation. Je suis la seule qui ne pouvait se trouver un mari qui lui sied dans ma famille. Peut-être était-ce mes goûts trop sévères, aucun ne me plaisait. Puis je l’ai rencontré. Il était tout à fait charmant. Il semblait bien éduqué, poli et raffiné. Tout ce qu’une jeune fille comme moi pouvait espérer! Le grand jour de notre mariage, jamais il n’a posé le regard sur moi. J’aurais dû savoir qu’il ne voulait pas se marier, que seul son titre était important à ses yeux. Je me suis bêtement dit qu’il s’agissait de sa nervosité. Ses mains se sont serrées lorsque j’ai dit oui et ses lèvres se sont crispées à notre premier baiser. Je ne suis pas dupe, cet homme ne m’a jamais aimée et ne m’aimera probablement jamais. Grâce à vous, je sais maintenant que les hommes sont capables de tendresse et d’amour. Vos lettres sont un baume pour mon cœur longtemps brisé. Merci mon ami d’égayer mes journées!

Toujours vôtre,

Emma

Mercredi 20 juillet 1966

C’est en lisant la lettre d’Emma que je réalise que nos vies se ressemblent drôlement. Ne serait-ce pas un signe qu’elle est mon âme soeur? Nos parents sont tellement vieux jeu. Ils n’ont des enfants que pour les contrôler. Ma femme m’a elle aussi été promise, il ne manquait que la dot. En fait, mon père l’a reçue. Mon beau-père est le patron de l’industrie du papier, ainsi que le patron de mon père. Dû aux nouvelles technologies, les demandes extérieures se font plus rares. On exporte moins et on gagne moins. Certains postes ont dû être coupés. Ma mère ne travaille pas et il serait impensable de lui donner un emploi alors qu’elle atteint l’âge de la retraite. Mon père ne veut pas arrêter de travailler. Comme les hommes de sa génération, il ne s’intéresse pas aux voyages. Il aime son patelin, sa tranquillité, et la maison est une place pour une femme, pas pour un homme. Il doit bouger, faire quelque chose de ses mains. Il a cherché tous les moyens possibles pour garder son emploi, mais la porte se refermait sur lui. C’est alors qu’en suppliant son patron, il vit sur son bureau une photo de famille.

« Vous avez une belle famille monsieur, de belles filles ; de belles femmes devrais-je dire, car il me semble qu’elles arborent toutes une alliance au doigt. » Eh bien non. La plus jeune, la plus grasse, elle n’a pas de mari. Une demoiselle très intelligente pourtant! Elle adore la lecture et s’instruit à l’aide des livres. « Mais ça tombe bien! J’ai un jeune homme seul à la maison! Un pauvre garçon qui ne trouve chaussure à son pied! Très bien instruit, nous avons misé toutes nos économies sur son avenir. Il serait parfait pour votre fille. Il gagne un bon salaire. Elle ne manquera de rien! » Et c’est comme ça qu’on garde un emploi. On marie son fils avec la fille de son patron. Échec et mat.

Vendredi 22 juillet 1966

Ma mère courait dans tous les sens. Elle ne tenait pas en place. Les assiettes et les verres volaient jusqu’à la table. « Ton père va finalement garder son emploi! Nous allons souper avec son patron et sa femme ce soir. Assure-toi d’être poli et élégant! » Pourquoi était-il si important que je sois poli et élégant? Ne l’étais-je pas toujours? J’attendais près de la fenêtre, lorsque je vis une voiture se garer. Un gros petit homme à la peau blanche en sortit. Il avait les yeux bleus et était chauve sur le devant de la tête. Sa femme ne me fit pas meilleure impression. Aussi petite, aussi imposante de sa masse, aussi blanche, les yeux d’une même couleur. Seulement, elle avait tous ses cheveux, quoiqu’ils fussent fins et courts. Le patron de mon père était très acharné sur moi. Il me posait toutes sortes de questions et semblait toujours analyser mes réponses. On aurait dit que j’étais au confessionnal. Je ne comprenais pas pourquoi il démontrait un intérêt si marqué envers ma personne. C’est alors qu’il me vanta les mérites de ses enfants. Des jeunes femmes bien éduquées. Seulement une jeune fille un peu rêveuse, mais très allumée à ce qui touche l’art. Il serait bien temps qu’elle se marie. Un homme comme moi était ce qu’il lui fallait, mais elle n’était pas ce qu’il me fallait. Elle était ce dont mes parents voulaient. Une sécurité financière pour eux, une sécurité d’avenir pour leur fils. Comment dire non lorsque vous savez que le métier de votre père ne tient qu’à un fil, lorsque tout le village vous dévisage dans la rue, lorsque vos parents vous regardent, les larmes aux yeux, et vous demandent s’ils n’auront jamais de petits-enfants, lorsque votre beau-père vous donne l’alliance déjà payée et le rendez-vous crucial le lendemain? Ça ne vous laisse que très peu de temps pour reconsidérer vos options, pour faire vos valises et filer en douce, sans jamais regarder le cadre honteux que vous avez laissé derrière…

Lettre pour M. ***

22 juillet 1966

Mon cher ***,

Jamais je n’aurais cru que votre femme était aussi déplaisante que vous me l’avez mentionné. À la regarder, je n’ai toujours vu qu’une pauvre femme, forte de taille, mais fragile d’émotions. Elle semble pourtant si fière à vos côtés. Vraiment, je l’envie terriblement. C’est tout de même bien généreux de sa part de vous suivre partout où vous allez. J’accompagne moi-même mon mari dans ses déplacements, de peur qu’il me soit infidèle. Un homme aussi charmeur que lui ne m’inspire pas confiance. Serais-je moi-même votre femme, je ne vous lâcherais pas d’une semelle. Ne pensez pas que ce serait dû à ma jalousie, mais bien à mon désir d’être à vos côtés à tous moments de la journée. Je pense à vous en attendant la cérémonie de dimanche,

Emma

Samedi 23 juillet 1966

Je trouve étrange qu’Emma soit si défensive envers ma femme. Elle trouve qu’elle semble fragile et fière? C’est absurde. Mais après tout, les femmes ne sont-elles pas toutes sœurs de cœur? Ma femme n’a jamais été fière d’être à mes côtés. Elle me suit constamment, partout où je vais. Ne puis-je pas faire un pas à l’extérieur de la maison, elle m’apparaît comme un spectre qui me hante dans mes déplacements. Elle me juge sans arrêt, m’épie sur mes gestes et commente tous mes dires. Elle m’accompagne même à mes rendez-vous chez le médecin, alors qu’elle est la cause même de ma dépression. Docteur, y a-t-il un remède contre une femme envahissante? Mes parents étaient si inquiets lorsque je ne mangeais plus, que je n’avais pas sommeil. Je manquais à mon emploi, j’étais arrogant. Ils avaient déjà perdu trois fils, je n’avais pas le droit de me soustraire à leur vie volontairement. En plus, c’est un péché de s’enlever la vie. Dieu ne m’a pas mis sur terre pour que je décide quand sera mon départ. Seulement, il ne peut pas me guérir. Je peux me confier à lui, mais il ne pourra jamais m’enlever ces idées noires. Du moins, c’est ce que je croyais, jusqu’à ce qu’il m’apporte Emma. C’est le remède miracle qu’il me manquait. Demain, j’essaierai de m’asseoir près d’elle dans les bancs de l’église.

Dimanche 24 juillet 1966

Mon plan s’est mis en œuvre à la perfection. Je suis allé plus tôt à l’église ce matin. Ma grosse femme ne comprenait pas mon enthousiasme pour la cérémonie d’aujourd’hui. « Il s’agit de ma préférée », lui ai-je dit, « le curé l’a choisie à mon intention, pour faire de la lumière sur mes démons. » Cela, bien sûr, faisait son bonheur. Elle qui me reproche de toujours être négatif. En fait, ce n’est qu’une chose parmi tant d’autres qu’elle me reproche. Bref, je réussis à m’asseoir juste à l’arrière d’Emma. Je lui fis un amical signe de tête, à elle et à son mari. Elle ne me sourit point, mais son regard arriva franchement à moi. De si beaux yeux, quoiqu’ils fussent bruns. Mais ils semblaient noirs à cause de ses cils. Elle sentait la rose, ou peut-être le lilas. Elle sentait toutes les fleurs qui puissent exister grâce à la main de Dieu. Ne serait-elle pas une fleur elle-même, créée à partir de ma moitié? Je l’observais sagement au moment où nous recevions le corps du christ. Elle le reçut dans ses longues mains bénies et j’aperçus ses ongles brillants à la lumière, taillés en amande, et aussi polis que les verres des vitraux ensoleillés qui nous entouraient. Le fragile fragment de mon sauveur entra dans sa bouche qui se referma aussitôt, me laissant admirer de biais ses lèvres charnues qui remuaient en silence. Je pensais à embrasser vivement cette bouche et à trahir mon mariage, lorsque la cloche sonna trois coups. La cérémonie était terminée. Je voulus aller lui parler avant qu’elle quitte, mais ma femme s’impatienta. Qu’avait-elle à faire de si important? Je trouverai un moyen de lui parler en personne une autre fois.

Lettre pour M. ***

24 juillet 1966

Cher ***,

À quoi avez-vous pensé? Vous asseoir si près de moi dans les bancs de l’église, sous le regard impitoyable de Dieu et de mon mari! Il se doute de quelque chose, j’en suis convaincue! Hélas! Vous vous devez d’être prudent! Je vous ai spécifié que je communiquerais avec vous par le biais de lettres seulement, même si mon coeur brûle d’envie d’entendre le doux son de votre voix! Je vous en prie, soyez prudent à l’avenir! On nous guette d’un drôle d’oeil. Nous avons toujours notre réputation, veillons à ne pas la détruire!

Je vous porte de douces pensées,

Emma

Lundi 25 juillet 1966

Je sais qu’Emma craint le regard des autres et le péché, mais moi, j’en fais fi! L’amour que je lui porte est beaucoup plus important que ma réputation! Malgré tout, j’ai emporté mon journal avec moi cette semaine, question de ne pas le laisser aux mains de ma femme. Elle est si curieuse et sotte, elle penserait qu’il s’agit là d’un roman, mais ne le lâcherait pas en sachant qu’elle a accès à mes pensées. Elle est étendue au moment même dans notre couche, couverte de sueur et elle souffre de maux de ventre. Elle me dit qu’elle ira mieux ce soir et qu’elle tient à m’accompagner à mon rendez-vous à la clinique. Je souhaite en fait y aller seul. Peut-être cela me ferait du bien, de marcher où je veux aller.

Mardi 26 juillet 1966

Ma femme ne va pas mieux. C’est ce qui arrive quand on vit de façon malsaine. On ne peut être constamment jalouse, constamment faire des reproches, constamment lire et vivre dans ses lubies romantiques! Le curé m’a demandé de rester auprès de son chevet. « Votre femme a un cœur fragile. Le moindre choc pourrait lui être fatal selon le médecin. Vous savez que le meilleur remède est l’amour d’un époux! » Je ne peux guère rester. Mon emploi est ce qui nous permet d’avoir ce chevet!

Qu’il fait bon de marcher seul dans les rues de mon village! Je passe près de la clinique et me cache dans les buissons. Je m’imagine Emma à la fenêtre, accoudée entre deux pots de géraniums, vêtue d’un peignoir, me demandant de la rejoindre par une échelle quelconque qui se trouve dans la remise de son jardin… C’est bien le seul chevet qui pourrait me retenir à l’intérieur, enfermé dans une pièce parfumée de son odeur.

Vendredi 29 juillet 1966

Dieu sait combien de fois j’ai pensé à m’enlever la vie. Combien de fois j’ai regardé les couteaux de cuisine, ma ceinture dans mon tiroir, la corde dans la grange de mon père… Je croyais que Dieu m’avait sauvé en m’offrant Emma. Je croyais que nous avions une liaison bien établie. Je croyais qu’enfin j’avais un but dans la vie. Elle ne m’a pas écrit depuis dimanche passé. Pourtant, je la vois au bras de son mari, circuler dans le village, toute souriante. Je sais que ce sourire est un faux. Elle ne peut être heureuse avec cette brute. Tout est un spectacle pour lui. Je me suis permis l’autre jour de lui demander si elle se portait bien. Je n’aurais pas dû. J’ai été bien imprudent. Il m’a foudroyé du regard et m’a dit qu’Emma allait très bien. Il a ensuite mis fin à notre rencontre abruptement. Il avait une urgence. Malheur à moi! Ai-je mis Emma dans de sales draps? Est-il un homme violent? Peut-être a-t-il déjà tout deviné et qu’il prévoit quitter le village pour mettre fin à notre liaison? Peut-être dans un moment de détresse lui a-t-elle tout avoué? Peut-être même lui a-t-elle montré mes lettres enflammées? Je ne sais plus quoi penser! Je ne sais plus quoi faire! Que va-t-il advenir de nous, de notre liaison? Sera-t-elle réduite en cendres? Peut-être est-elle déjà chose du passé?

Dimanche 31 juillet 1966

Je les ai vus ce matin. Tous deux m’ont ignoré. J’ai voulu aller leur parler, plus précisément à elle, et m’excuser de mon impolitesse de l’autre jour, mais lorsque je faisais un pas en sa direction, elle me fuyait comme la peste. Pourtant, je n’ai point attrapé la maladie de ma femme. Seuls les gens ayant une mauvaise âme peuvent souffrir comme elle souffre. Pourquoi Emma ne me répond pas? Je croyais que notre amour était inestimable! Cet homme est détestable! Il doit la surveiller sans cesse et la tenir enchaînée chez elle! Comment puis-je la délivrer?

Mardi 2 août 1966

Ce silence me rend fou.

Jeudi 4 août 1966

Chaque soir, ma grosse femme fait ses prières au bord du lit. Maintenant qu’elle se porte mieux, elle en fait à chaque moment qu’elle sent la lumière divine l’envahir. A-t-elle peur qu’on ne lui pardonne point ses péchés? De mon côté, je récite les lettres d’Emma dans mon bureau comme mon chapelet. J’en connais le contenu par cœur et peux les réciter dans l’ordre et dans le désordre. Je n’ai toujours pas reçu d’autres lettres et j’en souffre, autant émotionnellement que physiquement. Comment pourrais-je vivre sans la douceur qu’elle porte à mon âme? Elle me brûle tout entier par son absence.

Vendredi 5 août 1966

Je dois trouver un moyen de m’adresser à Emma. Elle ne m’a pas écrit de lettre depuis trop longtemps. Je dois lui parler. Je dois lui révéler mes sentiments, mon impuissance face à mon désir. Je doute que son mari soit la raison de son silence. Je dois trouver une façon d’être seul avec elle. Je ne peux tout de même pas la piéger dans un coin de l’église. Quand est-elle seule? Quand suis-je seul! Ma femme me suit comme mon ombre. Ma liberté ne fut que brève. C’est vrai que lors de mes rendez-vous, elle sort toujours faire une marche. Elle a horreur des salles d’attente, c’est ce qu’elle m’a dit. Peut-être pourrais-je m’esquiver à ce moment? Je pourrais entrer chez Emma! Son mari ne sera pas présent et je doute qu’il y ait quiconque d’autre qu’elle. Nous pourrions aller dans sa chambre et discuter. Elle me montrera mes lettres qu’elle conserve si précieusement dans son tiroir fermé à clé. Je trouverai des images, des objets sans aucun but, mais qui lui rappellent ma personne et qu’elle chérit tout bonnement! Elle me fera lire son journal intime, où elle répugne son mari et me donne le rôle du héros. Peut-être aurons-nous même l’opportunité d’échanger un baiser ou deux? C’est décidé, ce soir, je ne vais pas à mon rendez-vous. Ce soir, je vais lui donner ma lettre en personne. Ce soir, je monterai dans la tour de son donjon et je nous libérerai de ces chaînes qui nous scient l’annulaire.

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Amélie Sabourin