Chère Rose

Chapitre 1

Nous sommes en août 1942. À travers le monde, les villes suffoquent sous un épais brouillard noir qui écrase l’atmosphère. L’air est insupportable et quoique l’on soit sauf des camps de concentration, l’oxygène ressemble drôlement à un poison. Nous rampons tels des reptiles au sol d’un labyrinthe sans issue, comme si ayant péché, nous avions été chassés de notre paradis paisible. Sous la pluie d’obus, nous constatons les horreurs de la guerre, ainsi que le vrai visage de l’Homme. On se croirait en plein orage alors que des étincelles illuminent partiellement les ténèbres, comme une lueur d’espoir au bout du tunnel. Inutile de laisser entendre une trêve, ces étincelles assourdissent les malheureux qui osent tenir à la vie. Nous sommes étourdis par les cris environnants, par la course effrénée qui nous éloigne des tyrans, mais nous ne trouvons nulle part où aller, nul refuge où nous cacher. Nous fuyons l’invincible et poursuivons l’invisible. L’espoir est tué au même moment où la balle nous rattrape dans notre course contre la mort. Dans un dernier moment, nous entendons l’explosion des canons qui chante ses répercussions jusqu’aux plus lointaines contrées de ce qu’il reste d’humain.

Plus loin que les chaînes de montagnes, ou encore les Grands Lacs, dans un coin isolé de la campagne dorée sur une partie de terre, dépourvue d’environ, s’y trouvait un point blanc inestimable figé dans le temps. Une simple maison, aussi insignifiante soit-elle. Elle était dotée pour le moins d’une porte à l’entrée et de deux fenêtres sur chaque pan de mur. Elle avait ce qu’on pourrait appeler un toit, décoré d’une girouette qui cherchait désespérément le nord. Elle contenait au plus quatre pièces, dont deux chambres, une salle d’eau, et une cuisine qui servait aussi de salle commune. Toutes étaient de couleur coquille d’œuf, probablement la couleur la plus inintéressante tout comme la propriété. Nous pouvons le dire, ce n’était pas le grand luxe, c’était la petite campagne. Ici, nous n’entendons point la Guerre et ses nouvelles technologies. Ici, nous entendons le silence et le passé qui règnent en roi.

Mais pas aujourd’hui.

La journée fut longue, humide, pénible. À l’instant même, nous entendons les cigales hurler de douleur, alors qu’une femme se refuse le loisir de chanter tout haut. Nous voyons les fleurs verser des larmes, alors que cette même femme se pare de précieuses perles aux coins de ses yeux. Le temps s’étire aussi lentement que les faibles rayons du soleil qui parviennent à déchirer les nuées. Une dernière inspiration, une dernière tension, une dernière poussée…

-          Et c’est une magnifique fille!

Et on claque violemment l’enfant en signe de bienvenue dans ce monde.

Sa mère pose un instant le regard sur elle, alors que son père la tient dans ses immenses bras. On l’admire le temps qu’elle ouvre ses yeux sur sa réalité. Comment ne pas être en extase devant ce bouton de rose si délicat? Elle devrait être la fierté de ses parents, mais à la quantité d’enfants qu’ils ont sur les bras, ce serait injuste. Après tout, elle est bien la cinquième de sa famille. L’effet miracle n’est plus de son temps. De plus, son heure de gloire n’est qu’éphémère, puisque d’ici une année tout au plus, elle se fera déclasser par un autre. Un autre attendu, un autre oublié. On ne pouvait nier par contre qu’elle était plus rose que ses prédécesseurs. Comme une fleur qui abandonne son doux parfum, elle s’offrait à ses parents. Elle attendit l’amour et reçut en échange l’indifférence. On la baptisa du nom de Rose et c’est ainsi que sa vie débuta.

Derrière sa maison coulait une rivière qui entraînait plusieurs poissons dans son courant saisonnier. Sur une colline se trouvait une grange ancienne, propriétaire de la terre qui la soutient. Il y avait à ses côtés un grand chêne blanc qui était accompagné d’une immense pierre. L’utilisation de celle-ci rendait facile l’escalade de l’arbre. Plus loin se trouvait un autre champ de blé reconnaissable où le père de Rose travaillait ardemment chaque jour, sauf le dimanche, où bien entendu cette famille pratiquante se rendait à l’Église du charmant petit village. Elle n’était pas la plus somptueuse, mais elle était tout de même incomparable à ces chapelles dépossédées de richesses. Il s’agissait du lieu de rencontre, ou plutôt du fossé, qui réunissait à la fois la haute classe et les moins aisés.

Dans le village, nous retrouvions plus que l’essentiel. Il y avait le cabinet du médecin jumelé à la pharmacie, le restaurant familial au côté du cabaret, le magasin général près de l’épicier, la patinoire, la salle de quilles et la salle de danse. Il y avait également le bijoutier, le cordonnier, le couturier et le banquier. N’oublions pas le notaire, l’avocat, le policier et le libraire. Finalement, il y avait le théâtre, qui plus tard diffusera les films américains. Le bâtiment le plus important aux yeux de Rose restait tout de même l’école de la campagne. Une ancienne résidence dont la peinture blanche achevait de s’écailler, une maison familiale qui avait été abandonnée entre les mains de Mère Nature. Rose rêvait du jour où elle irait dans cet endroit qui lui semblait magique, assouvir sa soif de connaissances qui ne faisait qu’augmenter avec les années, tels les enfants dans sa demeure.

Déjà bien jeune, elle aidait sa mère avec les tâches ménagères et s’occupait de ses frères et sœurs. Claude, son frère cadet, était son meilleur ami. Ils étaient inséparables. Les deux avaient les cheveux noirs et les deux étaient incompris des autres. Ils étaient bien les canetons égarés. Les parents fêtaient leurs enfants pauvrement, mais avec cœur. C’est ainsi qu’au cinquième anniversaire de Rose, elle reçut un petit cahier et des crayons, ainsi que la nouvelle tant attendue: elle commencerait l’école la semaine suivante. Elle ne tenait plus en place. Elle était même beaucoup trop excitée, ce qui fit en sorte que la pauvre enfant manqua sa rentrée, étant clouée au lit avec un mal de ventre accablant. C’était toujours ce qui lui arrivait lorsqu’elle était dans tous ses grands états, vous le remarquerez. Quelques jours plus tard, ce fut un nouveau départ et elle partit avec ses frères et ses sœurs aînés. Ils la devançaient de beaucoup, se souciant peu d’elle. Vous me direz qu’ils sont sûrement égoïstes, mais laissez-moi vous expliquer la situation. Dans cette famille, chacun voulait acquérir l’attention entière des parents, comme tout enfant souhaite être le préféré de ceux-ci. C’est pourquoi ils étaient insensibles aux autres. Ils étaient en constante compétition. Rose marcha donc d’un pas léger, pensant à tout ce qu’elle allait apprendre, regardant les animaux au passage et respirant le parfum des belles fleurs. Elle était douée avec la nature. En fait, c’était une naturelle. Malheureusement, ces gens sont d’une espèce assez rare. C’est ainsi qu’elle allait et aperçut une petite fille à la moitié de son trajet. Elle avait les cheveux blonds comme le blé et des taches de terre sur le nez. Tout comme Rose, elle était laissée à elle-même, loin derrière deux grandes filles. Rose courra à sa rencontre et elles marchèrent ensemble jusqu’à l’école. Elle s’appelait Léonie et elles devinrent rapidement les meilleures amies. À l’école, la maîtresse, Mademoiselle Duchamp, se présenta et expliqua aux élèves ce qu’ils allaient apprendre au courant de l’année. Sur son bureau s’y trouvait la photo d’un garçon en habit de soldat. C’était son grand frère, parti faire la guerre comme bien d’autres jeunes. Elle n’en parlait que très peu, la voix étant noyée par les émotions à chaque fois. On dit qu’il n’était jamais revenu du navire d’Angleterre. Outre son bureau, la classe possédait plusieurs pupitres et un foyer au charbon au centre, dont les places autour étaient destinées à ceux qui avaient de bonnes notes et qui travaillaient bien. Il y avait aussi plusieurs trous dans le plancher et par moments on y voyait passer des rats. Rose qui adorait les animaux, plaçait quotidiennement un petit morceau de fromage sous son pupitre pour régaler les bêtes, jusqu’à ce que son frère aîné la dénonce à la maîtresse. Celle-ci avait une peur incontrôlable de ces petites boules de poils et demandait de les chasser à tout bout de champ. Rose fut légèrement grondée, car on ne peut punir une première de classe. En effet, elle excellait à l’école, bien plus que tous ses camarades et sa famille. Bien d’entre eux l’enviaient, mais Léonie n’avait qu’une profonde admiration pour son amie. Bien sûr, on lui jouait de très mauvais tours, comme cacher une souris dans une de ses bottes ou un crapaud dans la poche de son gilet, mais rien ne réussissait. Elle restait toujours très calme. C’est alors qu’ils s’en prirent à Léonie, croyant ainsi parvenir à faire déclencher la colère de Rose. Léonie était très peureuse et ne se défendait pas du tout. Rose était, quant à elle, très courageuse. Elle était capable de mettre au sol son frère le plus âgé en un tour de main. Rien ne l’effrayait. Un jour, Léonie au bord des larmes lui dit qu’il y avait un vilain garçon qui la regardait par un trou dans la porte lorsqu’elle était à la toilette. Je vous rappelle qu’ils utilisaient encore la petite cabine extérieure avec l’immense trou sur un banc. C’est en quelque sorte l’ancêtre de « la cabine bleue ». Rose, prête à tout pour défendre son amie fragile, se rendit à la cabine, un bâton à la main. Elle attendit quelques instants qu’un œil fasse son apparition et planta son arme dans le trou. Le garçon dut reculer d’au moins 10 pieds!

-          T’es folle! T’aurais pu me crever un œil!

-           T’avais qu’à pas regarder là!

Et s’en était fini pour les voyeurs.

Les feuilles s’abattaient au sol comme des corps sur un champ de bataille. C’était la morte-saison qui arrivait, terrifiante pour les parents. Plusieurs enfants tombèrent malades, certains en furent victimes. Rose manqua deux semaines d’école pour s’occuper de Claude, étant elle-même assez faible. Un autre mal de ventre insoutenable. Elle n’en disait pas un mot depuis que sa mère lui reprochait toujours de se plaindre. Lorsqu’elle se sentit mieux, ainsi que son frère, elle rejoignit Léonie qui s’était retrouvée seule contre la bande de jeunes sauvages. Il y avait eu une grande bataille de boules de neige et la petite en avait reçu une en plein visage. Par contre, ce n’était pas de la neige, ils lui avaient lancé de la glace. Sa joue s’était fendue et elle avait maintenant une cicatrice de cet événement, comme on garde le souvenir d’une révolution. À partir de ce jour, Léonie faisait tout comme Rose et on ne les taquinait plus. Elles étaient deux jeunes filles qui n’avaient pas froid aux yeux lorsqu’elles devaient intervenir pour réparer une injustice. Sinon, elles étaient dignes d’être des anges, par leur calme et leur bonté.

Les trompettes d’une parade dans le village annonçaient l’été qui se pointait et les jeunes élèves devaient désormais retourner soit dans leur maison aider leur mère, soit dans un champ aider leur père. Alors que sa mère était à nouveau enceinte, Rose s’occupait de la maisonnée avec l’aide de sa sœur aînée. Elles se rapprochèrent quelque peu pendant cette saison de chaleur, n’ayant pas d’autres confidentes à qui s’adresser. Alors que Rose lui confiait qu’elle voulait devenir infirmière, sa sœur lui avouait qu’elle aimerait bien être couturière. Elle lui décrivait les images qu’elle voyait dans les catalogues, les étalages des magasins du village qui la faisaient rêver. Elle souhaitait avoir sa propre boutique et être reconnue pour son style. Parfois, elle empruntait la machine à coudre de sa mère et se pratiquait. Elle montra alors à Rose comment cet instrument fonctionnait. Étant très intelligente, cela ne lui prit pas de temps pour exceller en confection de vêtements. Par contre, elle ne réussit qu’à se faire une petite robe d’été, n’ayant pas plus de tissu pour satisfaire son goût de la couture. Par la suite, sa sœur ne lui adressait plus aussi souvent la parole sauf pour lui dire quoi faire. Le malaise était dû à la jalousie que sa sœur éprouvait envers son talent de couturière.

Par une chaude journée, les enfants furent amenés à la piscine municipale du village. Ils étaient tous très excités de cette sortie hors de l’ordinaire qui n’arrivait que très rarement les étés. Les jeunes essayaient de nager, alors que les parents étaient à l’ombre avec le petit nouveau. La piscine était tellement bondée que l’on pouvait à peine y faire un mètre de longueurs. Ils jouaient alors à un jeu. Ils devaient toucher le fond avec leurs mains. Ceux qui réussissaient en moins de temps allaient toujours plus creux, ce qui ne laissait aucune chance pour les plus petits. Par contre, Rose l’emportait de près avec un de ses frères aînés et ils plongèrent ensemble pour se rendre au plus creux de la piscine. C’était l’épreuve finale. Lorsque celui-ci refit surface, Rose était toujours sous l’eau. Elle ne remontait pas. Les enfants autour empêchaient de voir ce qui se passait vraiment. Son frère la retenait sous lui. Était-ce encore un jaloux? Rien ne nous laisse croire le contraire. Elle retenait sa respiration tant bien que mal, mais ses poumons semblaient lui rétrécir à une vitesse folle. Les corps autour d’elle s’agitaient et prenaient de la place. Les bruits s’affaiblissaient en même temps que son pouls. C’est alors que quelqu’un lui prit le bras pour la ramener sur terre. C’était sa grande sœur, elle lui devait la vie. Elle vit que son frère avait le nez qui saignait. Peut-être avait-il été corrigé par sa sœur? Ses parents se tenaient tout près avec l’inquiétude figée dans leurs yeux. Elle était vivante. Au retour, Rose décela une petite tache rouge sur la jointure de son père. Elle sut alors qui était derrière la correction et était bien heureuse de ne pas avoir assisté à sa colère légendaire.

Pour son anniversaire, sa sœur lui offrit d’emprunter sa bicyclette. Rose était très heureuse. Cela lui prit quelques essais pour enfin réussir à tenir son équilibre, mais elle réussit à pédaler à son aise, comme un canard glisse sur l’eau. Chaque jour, elle aidait avec les corvées et sa sœur lui permettait de faire de la bicyclette une heure avant le souper. Rose allait donc se promener sur la grande route, en s’assurant de ne pas trop s’éloigner de la maison. Une fois, elle vit un gros chien sur le bord d’un chemin de terre. Effrayée, elle crut qu’il s’agissait d’un loup et essaya de changer de direction. Elle tomba alors dans un fossé et se fracassa la tête sur une pierre. Elle saignait abondamment et se rendit avec peine à la maison. Sa sœur fut effrayée en la voyant arriver. Son crâne était ouvert. Son père lui enroula un bandage autour de la tête et elle resta au lit pendant quelques jours. Jamais on ne l’a apportée à l’hôpital ou voir le médecin du village. Incroyablement elle en guérit, son crâne se referma par lui-même. On crut qu’elle n’avait subi aucun traumatisme ou dommage, mais on se trompait. Ce n’était rien de très grave, elle avait tout simplement perdu son sens de l’orientation. Elle se retrouvait difficilement, même dans le village où elle a toujours vécu. C'était un problème qu’elle dut endurer pour le reste de sa vie.

L’école débuta de nouveau et cette fois-ci, Claude était de la partie. C’était un grand moment pour Rose, peut-être même plus que pour son jeune frère. Elle était fière de le présenter à ses camarades et heureuse d’avoir quelqu’un avec qui parler d’études à la maison. Elle retrouva aussi sa grande amie Léonie qui se joignit à eux. Aussi amusant que cela puisse paraître, les deux filles défendaient le jeune garçon, et ce dernier était très admiratif de ses deux héroïnes. Il ne put s’empêcher un soir de raconter une bataille que Rose avait remportée contre un des nombreux voyous qui s’en prenait à Claude. Furieux d’apprendre que sa fille se chamaillait avec des garçons, le père de Rose éclatait comme le plus violent des orages et elle fut punie: pas d’école pendant une semaine. Pour plusieurs, c’est un congé, mais pour Rose, c’était la fin du monde. Elle ne voulait pas protester. Elle regardait sa mère, pleine d’espoir qu’elle dise quelque chose. Par contre, la femme resta silencieuse dans son coin. Jamais elle n’allait à l’encontre de son mari. Rose n’en voulait pas à son frère, sa rage se portait contre son père. Pourquoi réagissait-il ainsi? Il n’avait jamais fait de crises lorsque ses frères plus âgés avaient fait partie de batailles ni lorsqu’ils se chamaillaient dans la cour arrière. Elle était confuse et triste de devoir rester à la maison, comme si elle était mère alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Elle avait peur de devoir cesser l’école, comme sa sœur aînée l’avait fait. Elle qui avait un si grand rêve d’être infirmière! Elle voulait aider les gens, mais pour cela, elle devait faire ses études. Heureusement pour elle, la semaine suivante, elle retrouva ses amis et sa routine.

Quelques mois plus tard, par un matin d’hiver où il faisait exceptionnellement froid, Rose et Claude marchaient pour se rendre à l’école. Ce dernier se plaignait qu’il avait atrocement mal dans les jambes, qu’il ne pouvait plus marcher. Rose était un peu inquiète, mais elle croyait qu’il avait tout simplement froid à cause de leurs habits si peu couvrants pour affronter de telles températures. Elle continua son chemin au travers du vent glacial et enjamba les monticules de neige, lorsqu’elle s’aperçut que Claude ne la suivait plus. Elle retourna sur ses pas pour l’apercevoir assis dans un banc de neige. Ses joues étaient glacées de larmes et ses jambes étaient immobiles. Il ne faisait pas de blagues, il avait véritablement mal. Elle le transporta alors sur son dos jusque chez Léonie, qui était la maison la plus près, s’il est permis d’en dire ainsi. Monsieur Chartrand, le père de Léonie, était un des rares hommes du coin qui possédait une voiture. Il put alors reconduire Claude chez lui, où il dut passer plusieurs semaines sans aller à l’école. Pendant l’hiver, le père de Rose travaillait dans une forêt où il coupait du bois. C’est ainsi qu’il pouvait avoir un salaire acceptable pour aider la famille qui ne cessait de s’agrandir. Monsieur Chartrand arriva à la maison de Rose et se présenta à sa mère. Il était très gentil et avait beaucoup de classe. Il faisait penser aux hommes qui travaillent dans les bureaux de la grande ville. Claude devait donc se reposer alors que Rose poursuivait ses études. Chaque soir, elle venait lui enseigner ce qu’elle avait appris de nouveau. Elle avait bon cœur. Le petit avait ainsi la possibilité de réussir son année scolaire, même sans assister aux cours.

Par un dimanche matin, la petite famille se rendit à l’église comme à l’habitude, dans la calèche. Ils allaient à la messe et les parents discutaient ensemble après à la cérémonie. Pendant que Rose et Claude s’amusaient, elle aperçut Léonie avec ses parents et ses deux sœurs. Elle allait à sa rencontre avec son frère récemment rétabli. Ils saluèrent les parents, mais ceux-ci semblaient indifférents. Comment Monsieur Chartrand avait-il pu oublier son geste héroïque? Les parents de Rose vinrent à leur tour pour saluer Monsieur et Madame, et ceux-ci les reçurent d’un air hypocrite. En fait, on les avait dérangés. Ils parlaient avec le notaire et le médecin. Avaient-ils des problèmes? Peut-être seulement un manque d’estime. Ils étaient habillés de façon beaucoup trop élégante, ainsi que leurs enfants. Ils ne s’adressaient qu’aux gens de la haute classe. Rose ne comprenait pas pourquoi ils en faisaient autant. Pourquoi donc se prendre pour d’autres? Pourquoi estimer ces gens à ce point? Eux aussi ont leurs problèmes. Ce fut la première fois que Rose assistait à un événement de la sorte et cette injustice lui fit mal au ventre. Littéralement. Elle se sentait comme si on venait de la frapper dans l’abdomen. Elle aurait voulu défendre l’honneur de ses parents, mais elle ne savait que faire, ne savait que dire. Ils s’en retournèrent chez elle, la famille complète dans la petite charrette. Elle regardait ces gens et avait l’impression qu’ils se moquaient d’eux, qu’ils les pointaient du doigt. Elle les défiait de son regard le plus perçant, espérant qu’ils aient des remords.

C’était la dernière journée d’école. Il faisait assez chaud et la classe se terminait plus tôt. Les enfants jouaient ensemble une dernière fois avant les vacances où ils ne se verraient plus. Claude resta avec quelques amis. Quant à Rose, elle s’en retourna chez elle, accompagnée de Léonie. Elles marchèrent insoucieuses sur le chemin lorsqu’elles étaient rendues à traverser un grand pré. Elles ramassèrent des fleurs et discutaient tranquillement. Elles aperçurent alors, pas très loin d’où elles étaient, une grosse bête noire cornue, un taureau. Elles ne l’avaient pourtant jamais remarqué auparavant. Intriguées, elles s’en approchèrent quelque peu. La bête se mit à respirer fort et à gratter le sol. Elle avançait tranquillement vers elles, mais Rose n’avait pas confiance. C’est alors que le monstre fit un saut vers l’avant et se mit à courir. Les petites partirent aussi rapidement que la boule d’un canon, effrayées de se faire embrocher. Rose courait plus vite que son amie, plus vite que son ombre. Ne pouvant se retourner pour vérifier son état ou encore, si le taureau était près, elle se fiait au cri de Léonie. Si elle criait encore, c’était signe qu’elles étaient sauves. Elles sautèrent par-dessus la clôture de justesse et continuaient leur course un peu plus loin, où elles étaient en sécurité. Je crois que personne n’a couru aussi vite que ces deux jeunes filles en détresse, pas même un athlète olympique! C’est la preuve même qu’en danger de mort, on est capable de tout. Sur cet événement marquant, elles se dirent bon été, encore agitées par la peur. Arrivée chez elle, Rose remarqua qu’il y avait un homme qui pêchait dans la rivière. Curieuse, elle alla le voir. C’était le bon vieil homme, Pépère. Il était un ami de la famille de Rose et avait demandé à pêcher près de la petite rivière. Elle discuta pendant un bon moment avec lui et retourna aider sa mère avec les enfants. Lorsque sa journée fut terminée, elle repensait à cet homme pêcheur et voulait faire comme lui. Elle se dit que lorsqu’elle le reverrait, elle lui demanderait de lui apprendre à attraper des poissons.

Le lendemain, ses vacances commencèrent. Elle réveilla les enfants, aida à faire le repas, nettoya la vaisselle, fit du ménage, puis elle se rendit avec sa mère au village faire les commissions. C’était ce qu’elle préférait faire, car elle pouvait regarder les vitrines des magasins et toutes leurs nouveautés. Depuis quelques jours à peine, le père de Rose possédait une voiture. Le frère le plus âgé pouvait alors la conduire, seulement pour les commissions avec sa mère et ses sœurs. C’était tout de même mieux que rien. Au village, c’était l’hystérie totale. La télévision venait tout juste de faire son entrée. Les gens avaient le nez collé aux vitrines, impressionnés par cette petite boîte qui enfermait des gens minuscules. Lorsque l’achalandage diminua, la famille de Rose se rendit pour admirer la nouvelle technologie. Leurs yeux s’agrandirent et affichèrent des étoiles! Sur l’écran, on y voyait un spectacle de cirque avec des animaux, des funambules et des clowns. Ce qui impressionnait le plus Rose, c’était le cascadeur qui sautait en bas du chapiteau. Lorsqu’ils partirent pour retourner chez Rose, ils passèrent devant une maison bleue dans le village. Elle vit alors sur le toit de la galerie un jeune garçon de son âge se tenir après une gouttière, regardant le sol en réfléchissant. Il lui vint alors une idée. De retour à la maison, les enfants firent leurs corvées. Après le souper, Rose ne fit pas de bicyclette. Elle plaça un petit tas de foin au bas de la grange, le plus touffu qu’il soit, puis elle escalada le grand chêne et monta sur le toit.

-          Mesdames et Messieurs, bienvenue au cirque du crépuscule! Ce soir, vous allez être effrayés par le terrifiant taureau noir, extasiés devant les habiles funambules, mais d’abord, accueillez notre grande cascadeuse, Rose la talentueuse!

Elle prit son élan et ce fut le grand saut.

 

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Amélie Sabourin